Comme du sable sur la ville

Ouanessa Younsi

À ma naissance des fantômes sortirent de ma tête avec des mains tachées de bruits. Susurraient Souk Ahras Souk Ahras sans protéger du lion. À Montréal la neige fondait comme du lait sur la ville et je n’étais pas tranquille.

Je refusais la tétée : je voulais morphine, trauma, moitiés de mensonge. Spectres coupés, petits anges de venin

susurrant Souk Ahras Souk Ahras 

comme du sable sur la ville.

 

 

À trois ans un oiseau sans bec me creva les yeux. Je trouvais des questions à mes réponses.

Était-ce moi l’inconnue, était-ce eux ? La question me découpait en organes. Sur la plage, indistincts: utérus, foie, pancréas parmi les cactus. 

Au lever Souk Ahras et Montréal semaient les mêmes coquillages. Tendant l’oreille tranchée j’entendais les hurlements des excisées 

la peur enfoncée dans le vrai.

 

 

Lorsque je fus assez petite je devins responsable de l’exil et de la corde à linge. De Montréal à Souk Ahras : étendre les corps, pas les vêtements. Certains me disaient malade. D’autres, mercenaire. Je ne répondais rien, mangeais des cerises de silence. Je chérissais : les épingles roses, l’obéissance, les abeilles de bois, et je détestais la rumeur sur ma peau.

Le vent ne m’ébranlait pas et j’ébranlais le vent.

Chaque vendredi, un aveugle repartait avec les vêtements vides 

des corps suspendus 

sur l’océan. 

Lorsque je fus invisible, s’effacèrent la corde et le nom de ma mort.

 

 

À quel âge ai-je pris conscience que mon nom était un mensonge dans la vérité, la vérité dans un mensonge ?

Les muscles à côté du geste, je grattais les voyelles jusqu’au sang. Sous le nom d’autres noms surgissaient : Zouleikha, Elseghira, Mourad, me parlaient de ma perte.

De jeunes ancêtres m’encerclaient. J’étais pleine de centres. La lumière laissait couler du bruit mais je ne m’inquiétais pas.

Je m’approchais des origines et de la folie.